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Chroniques
Review · Un jour sans femme

Un jour sans femme, et ensuite ?

Dans Un jour sans femme, Laetitia Colombani s’inspire de la grève historique des Islandaises en 1975 pour interroger, cinquante ans plus tard, la persistance des inégalités entre les femmes et les hommes. À travers quatre personnages vivant en Islande, au Japon, en France et au Salvador, l’autrice dévoile les multiples formes de domination, l’invisibilité du travail féminin et le prix physique et psychologique que les femmes paient au quotidien.

10/23/2026

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Un peu parano

Le 24 octobre 1975, l’Islande a vécu une journée hors du commun : neuf femmes sur dix ont interrompu leurs activités. Bureaux, usines et foyers ont été bouleversés. Le travail rémunéré comme les tâches ménagères, la prise en charge des enfants et les responsabilités familiales ont été laissés de côté. Pour beaucoup d’hommes, ce fut une révélation brutale : ils ont enfin mesuré l’ampleur de ce que les femmes accomplissaient, jour après jour, sans que cela soit véritablement reconnu.

C’est de cet événement historique que Laetitia Colombani s’inspire dans Un jour sans femme. Cinquante ans plus tard, l’autrice nous invite à nous interroger : où en sommes-nous réellement ? Et si, aujourd’hui, les femmes du monde entier décidaient à leur tour de suspendre leurs activités, qu’adviendrait-il de nos sociétés ?

Le récit donne la parole à quatre femmes, installées dans des pays différents, dont les expériences révèlent pourtant une même réalité : les inégalités prennent des formes diverses, mais leurs mécanismes se ressemblent.

En Islande, Katla consacre ses recherches universitaires à la loi de 2017 sur l’égalité salariale. Sa vie est étroitement liée à celle de Soffía, son amie depuis l’enfance. Lorsque le corps d’une femme est découvert près d’un lac, cet événement vient bouleverser leur existence et ouvrir la voie à des conséquences inattendues.

À Tokyo, Michiko occupe un poste de cadre en marketing au sein d’une grande entreprise internationale. Sa grossesse devient le prétexte d’une humiliation publique : son supérieur lui ordonne de présenter ses excuses à des collègues plus âgées qu’elle. Après avoir contesté cette décision, elle est déplacée à un autre poste sous couvert d’insubordination. Son responsable entend lui faire comprendre le prix de sa désobéissance.

En France, Hawa exerce aux urgences d’un hôpital de Bobigny. Formée au Sénégal, elle possède les compétences nécessaires pour soigner ses patients, mais certains refusent de la considérer comme une véritable médecin. Elle supporte ces humiliations, continue de travailler et recourt aux anxiolytiques pour tenir face à la pression.

Au Salvador, Ana María travaille dans une usine textile où elle fabrique, dans des conditions pénibles, des vêtements destinés aux marchés étrangers. Lorsqu’une prime lui est refusée, elle décide de ne plus accepter l’inacceptable. Engagée dans le militantisme syndical clandestin, elle devient l’une des figures de l’organisation collective contre l’exploitation.

Dans ce roman, la mort violente d’une femme agit comme un électrochoc. À travers l’histoire de Katla, Laetitia Colombani explore la façon dont une tragédie personnelle peut éveiller une conscience collective. La disparition d’une femme ne se réduit plus à une douleur individuelle : elle devient le point de départ d’une mobilisation. Le chagrin se mue en colère, puis la colère trouve sa force dans l’action commune. Face à l’injustice, celles qui restent refusent désormais de se résigner.

Le message dépasse largement les frontières islandaises. Il s’adresse à toutes celles qui subissent les discriminations, les violences et les traitements injustes, quelles que soient leur origine ou leur situation. L’autrice pose une question essentielle : à quel moment la résistance cesse-t-elle d’être une démarche individuelle pour devenir un mouvement capable de transformer la société ?

À la lecture de ce livre, je me suis surprise à souhaiter qu’une mobilisation générale des femmes ait lieu en 2026. Cette perspective explique en grande partie l’enthousiasme avec lequel j’ai accueilli Un jour sans femme. Le récit fait écho à cette impression persistante que l’injustice est profondément ancrée dans le quotidien des femmes, tout comme à la colère, à l’inquiétude et parfois à la peur que suscitent les violences et les discriminations qu’elles subissent.

Essayons d’imaginer les conséquences d’un arrêt de travail coordonné à l’échelle mondiale. Plus de travail rémunéré, plus de services rendus gratuitement, plus de disponibilité automatique pour répondre aux besoins des autres. Pendant une journée, tout ce qui repose habituellement sur les femmes deviendrait soudain visible. Et cette interruption pourrait être le début d’une remise en question plus profonde, destinée à rééquilibrer durablement les responsabilités.

Car c’est bien la question du chemin parcouru en un demi-siècle qui traverse le roman. Les quatre protagonistes apportent chacune un éclairage particulier sur les conquêtes féministes, les droits encore fragiles et les reculs qui menacent les acquis. Leurs parcours montrent que l’égalité ne se mesure pas seulement aux lois adoptées, mais aussi à la manière dont les femmes vivent, travaillent et sont considérées. La grève apparaît alors comme un révélateur : elle permet d’évaluer ce qui dépend de leur contribution et ce qui demeure injustement à leur charge.

L’un des aspects les plus frappants du livre est précisément cette contradiction : le travail des femmes est omniprésent, tout en restant largement invisible. Il fait fonctionner les entreprises, les familles, les hôpitaux et les chaînes de production, mais sa valeur est trop souvent minimisée, voire niée.

Le travail de Hawa se manifeste dans les services d’urgence qui continuent de fonctionner malgré son épuisement. Celui de Michiko ne se limite pas à ses fonctions en entreprise : chaque matin, elle prépare les repas de son mari avant de rejoindre son bureau, où elle doit encore justifier sa place. Elle consacre également du temps à son frère Tomoki, qui vit reclus dans sa chambre depuis trois ans, dans une situation d’isolement connue au Japon sous le nom de hikikomori. Les gestes répétés d’Ana María alimentent, quant à eux, une industrie textile qui produit des milliers de vêtements pour des marques internationales. Enfin, Katla investit son énergie dans ses recherches, avec l’espoir de contribuer à une évolution des règles et des mentalités.

Ces activités, aussi différentes soient-elles, témoignent d'une même réalité : les femmes fournissent une quantité considérable de travail, qu'il soit professionnel, domestique, émotionnel ou intellectuel, sans recevoir systématiquement la reconnaissance qui devrait l'accompagner. Plus encore, cette dévalorisation finit par sembler normale. À force d'assumer les mêmes responsabilités, beaucoup de femmes en viennent elles-mêmes à sous-estimer leur contribution et à considérer comme naturelles des obligations qui devraient être partagées.

J’ai particulièrement apprécié la dimension internationale du roman. En faisant voyager le lecteur entre l’Islande, le Japon, la France et le Salvador, Laetitia Colombani met en évidence des expériences qui, malgré les différences culturelles et sociales, se répondent.

L’Islande, souvent citée comme un modèle d’égalité, doit encore combattre les écarts de rémunération, au point d’avoir instauré des obligations légales pour faire respecter le principe d’égalité salariale. Au Japon, les normes professionnelles et sociales exercent une pression considérable sur les femmes qui souhaitent devenir mères. En France, le fonctionnement des services hospitaliers dépend largement de soignantes poussées jusqu’à l’épuisement. Au Salvador, des ouvrières fabriquent à bas coût les vêtements consommés ailleurs dans le monde, dans des conditions que les pays importateurs préfèrent trop souvent ignorer.

Les contextes diffèrent, mais les logiques de domination persistent. Michiko porte des chaussures inconfortables parce que les codes de son entreprise ne tolèrent pas les chaussures plates. Hawa prend des médicaments pour supporter la charge psychologique de son travail. Ana María doit agir dans la clandestinité, faute de pouvoir compter sur un cadre légal qui protège efficacement les travailleuses. Chacune paie un prix particulier pour continuer à avancer.

À travers ces situations, le roman souligne que les inégalités ne disparaissent pas nécessairement avec les progrès économiques, les lois ou la modernisation des sociétés. Elles se transforment, s’adaptent aux normes locales et trouvent de nouveaux moyens de se maintenir.

Une autre dimension m’a beaucoup touchée : la place accordée à la solidarité entre femmes. Dans Un jour sans femme, la sororité n’est pas un simple sentiment de proximité ou une déclaration de principe. Elle se construit à travers des relations de confiance, des échanges, des engagements et des stratégies communes. Les femmes apprennent à se soutenir, à partager leurs expériences et à unir leurs forces. Ce qui semblait impossible à l’échelle individuelle devient envisageable grâce à l’action collective, jusqu’à rendre pensable une grève de grande ampleur.

Le traitement du corps féminin constitue également une force du récit. Les corps portent les traces des contraintes imposées aux femmes : les pieds de Michiko souffrent de ses chaussures, Hawa cherche à contenir son épuisement grâce aux médicaments, tandis qu’Ana María subit les douleurs liées aux gestes répétitifs de son travail, qui affectent ses poignets, son dos et ses yeux. Le corps n’est plus seulement le support de l’existence : il devient le lieu où s’inscrivent les exigences sociales, professionnelles et familiales. C’est aussi à travers lui que se révèle le coût réel de ces inégalités.

Dédié « à toutes, par toutes, pour toutes », le roman s’inscrit dans une histoire collective qui dépasse les générations. Il rappelle toutefois une vérité fondamentale : les droits des femmes ne sont jamais définitivement acquis. Ils sont le fruit de luttes, peuvent être fragilisés et nécessitent une vigilance constante. Chaque génération doit se les réapproprier, les défendre et, si nécessaire, repartir au combat.

L’actualité nous rappelle régulièrement cette fragilité. Même dans des pays où l’égalité semblait solidement établie, certains droits font l’objet de remises en cause préoccupantes, comme l’illustrent les évolutions observées aux États-Unis. Le progrès n’est ni automatique ni irréversible. Il dépend des choix politiques, des rapports de force et de la capacité des citoyens à défendre les libertés fondamentales.

Dans cette perspective, la grève prend une dimension supplémentaire. Elle ne consiste pas uniquement à interrompre une activité économique ou domestique : elle devient un moyen de transmettre une mémoire, de rappeler les combats passés et de rendre perceptible tout ce que les femmes portent quotidiennement, souvent sans que personne ne le remarque. S’arrêter, ensemble, pourrait permettre de mesurer cette contribution et d'ouvrir un débat sur la répartition du travail, du pouvoir et des responsabilités.

C’est ce qui fait, à mes yeux, la portée de Un jour sans femme. Au-delà des destins individuels et des différences entre les pays, Laetitia Colombani nous invite à réfléchir à une question universelle : que faudrait-il changer pour que la société reconnaisse enfin pleinement la place des femmes et la valeur de ce qu’elles accomplissent ?

Pour ma part, j’aimerais voir les femmes du monde entier se mobiliser à nouveau en 2026. Une journée sans leur travail, sans leur disponibilité permanente, sans cette multitude de gestes que l’on finit par ne plus voir. Non pas pour démontrer qu’elles sont indispensables en laissant les choses en l’état, mais pour faire de cette évidence le point de départ d’un changement concret.

L’Islande a montré, en 1975, qu’une mobilisation massive était possible. Cinquante et un ans plus tard, qu’est-ce qui nous empêcherait d’imaginer une nouvelle journée internationale de grève des femmes ?

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